Sujet vaste et polémique, ces trois termes cristallisent à eux seuls toutes les tensions de notre société. C'est en effet la clé pour réussir et s'intégrer, faire partie à part entière d'un monde sans frontières.

Le sujet est difficile à propos des enfants entendants, mais il devient franchement épineux lorsqu'il touche nos enfants.

 

Remarques préalables

Première remarque :  Beaucoup de sourds ne s’approprient pas l’écrit et la lecture, malgré des années d’apprentissage scolaire. Ils sont bloqués au niveau de la communication, de l’information et de la formation dans leur vie quotidienne. Les lacunes en français les mettent en situation d’échec. L'illettrisme toucherait entre 60 et 80% de sourds. Cela entraine une vie difficile où il leur est compliqué de comprendre un article de journal, de remplir un formulaire administratif ou tout simplement de suivre les sous-titrage télévisés !

Cet illettrisme repose essentiellement sur le fait que notre langue écrite est basée sur une combinaison de sons, de phonèmes, et que les personnes atteintes de surdité devaient lire des sons qu'elles n'entendaient pas.(En réalité, la phonologie est d'origine audio-visuelle et non purement auditive. Néanmoins, cela ne donne qu'une information partielle et la personne sourde doit plus reconstituer un puzzle que lire)  De même, la LSF est basée sur l'image et possède une syntaxe fort différente de notre langue écrite.

Deuxième remarque : lorsque la surdité de mon enfant a été diagnostiquée, la question de l'illettrisme m'est apparue de suite. Je craignais que mon Triton ne puisse avoir accès à tout ce monde de l'écrit, si riche et si important pour une bonne intégration. Etant étrangère au monde de la surdité, cette image du "sourd" limité dans sa communication écrite et orale était dominante.

Troisième remarque : Rapidement, j'ai changé de constat. Oui, il y a jusqu'à 80% d'illettrés parmi les sourds profonds, mais quid de nos enfants des années 2000 ? Aujourd'hui, avec l'implant cochleaire ou des appareils auditifs ultrapuissants, nos enfants ont accès aux sons, à tous les sons !!! (si si, je vous assure) Avec de bons réglages (oui, les confusions se corrigent avec l'informatique, c'est quand même super) et un travail pertinent et auditif, de nombreuses difficultés d'apprentissage de lecture tombent !

Et il n'est pas injurieux de dire que nos enfants peuvent apprendre à lire, tout comme le font leurs paires entendants !  Cela repose sur un bain de langage important et porteur de sens ET sur le choix d'une bonne méthode de lecture  !

 

LA fameuse "méthode"

Il faut être naïf ou alors bien téméraire pour oser poser la question en salle des professeurs sur "quelle est la meilleure méthode pour apprendre à lire ?" Et si vraiment on est obstiné et que l'on a pas peur d'être banni de la machine à café, on peut ajouter "quelle est la meilleur méthode pour un enfant "sourd" ?"

Alors, Globale ? Alphabétique ? Mixte ? idéovisuelle ?

Petit rappel, la méthode globale part de l'étude de la phrase pour aller à l'étude des syllabes ; la méthode alphabétique part de l'étude des syllabes pour finir par lire des phrases ; la méthode idéovisuelle privilégie la mémorisation des mots.

Je vais vous dire tout de GO : ce qui est néfaste pour un enfant normo-entendant, sera néfaste pour un enfant "particulier". Par conséquent, les méthodes qui laissent sur le côté de nombreux enfants, ne peuvent pas convenir pour les nôtres. CQFD.

La méthode la plus utilisée : la MIXTE

Lorsque mon fils est entré au CP, il a eu une méthode mixte à fort départ (mais alors très très fort) global (je dirais plutôt idéovisuelle). Il avait le manuel Dagobert. Dans ce manuel, la découverte des voyelles y commence page 26 - " Dagobert découvre les voyelles " -, la première consonne "l" est étudiée page 46 et le mot syllabe apparaît pour la première fois page 99 sur un total de 176. En fait, on faisait lire mon fils sans qu'il connaisse les sons et les lettres. C'était bien surprenant ! En réalité, les enfants doivent mémoriser les mots, par coeur ! Sur le principe, il faudrait leur faire apprendre entre 10 000 ET 20 000 mots pour qu'il puisse lire un livre (roman ). Charmant programme.

Et en rentrant de classe, il me racontait ce qui se passait avec sa maîtresse et ses camarades. Sa maîtresse dévoilait un texte et entourait les mots que les enfants avait reconnus en s'appuyant sur une démarche "hypothético-déductive", et cela aboutissait à des  discours surréalistes afin que les enfants déduisent une réponse.

M_ "est-ce que cela peut être le mot malin ? non parce que regardez bien les images, Dagobert prend son petit dejeuner. C'est donc un mot pour désigner les premières heures du jour... c'est c'est c'est ???"

M _"est-ce que ça peut être le mot « manger » ? Non, ce n'est pas ce mot car les petites filles ne mangent pas les ogres dans ce texte »

Grand Triton a donc refermé à jamais ce livre, s'est blotti contre le radiateur en classe et a passé son année à bouquiner des bibliothèque verte pendant que ses camarades devinaient et apprenaient par coeur (il savait déjà lire, cela l'a sauvé)

Et pourtant, il persiste l’idée que la méthode mixte est la meilleure car elle ferait la juste synthèse entre le code (l’apprentissage des lettres, le déchiffrage) et le sens (la compréhension). C’est donc la méthode pratiquée dans une grande majorité des CP même si en terme d'application, les différences sont grandes entre maîtresses, maîtres et écoles.(l'étude des sons peut se faire au rythme de 2h par jour ou 2 h par semaine. L'étude des sons ne peut apparaître qu'après 3 mois d'école !)

On l'utilise aussi souvent sous prétexte que cela motive les enfants :en effet, ils ont le sentiment (faux) de savoir lire alors qu'ils apprennent les mots par coeur ! Et justement, un enfant faible va très souvent tenter de  transformer le mot en ce qu’il connaît, une mauvaise habitude qu’il peut garder très tard dans sa scolarité. Le mot "souffre" va devenir "souffle" "sourd" "soulever"...  Et si à la fin de l'année une majorité savent "lire", c'est parce qu'il y a eu les parents, les cours à domicile, le soutien qui est venu en renfort derrière. Et oui, mais souvent, on oublie de le rappeler :)

Favoriser le B.A = BA

Donc, à mon humble avis, (qui est certes partagé mais pas que) le recours à la méthode alphabétique est la plus appropriée. Elle a permis à lire à mon fils normo entendant avant 5 ans et elle est en passe de faire lire mon Triton qui aura bientôt 4 ans.

A vec la méthode alphabétique, l'enfant apprend à déchiffrer.( 133 graphèmes ce qui est vite avalé en raison de 3-4 par semaine). L’enfant entend, voit, prononce, écrit, et trouve une cohérence entre ces différents « sens » du langage. Il se produit une synergie entre l'audition, la vue, la parole et le geste d'écriture. Si de plus, on replace l'apprentissage de la lecture dans le cadre d'une approche tactile comme le fait Maria Montessori, alors l'acquisition est complète. Et le sens dans tout cela ??  Très rapidement, les syllabes forment des mots et des phrases. En insistant sur les difficultés de certains phonèmes, l'association de sons se fait rapidement. C'est la rapidité d'association qui permet la mise en place du sens. Et puis, je ne vois pas en quoi deviner deux mots sur trois permettrait une compréhension plus fine de la langue.

Maria Montessori disait à propos de la lecture que

c'est recevoir l'idée transmise par des mots écrits.

En cela, je rejoins totalement ce concept. Les mots ont du sens et lire c'est avoir accès à ce sens. Un texte écrit ne doit pas être qu'une juxtaposition de lettres mais permettre la formation et la structuration de la pensée d'un enfant. On peut y voir une critique directe de la méthode alphabétique qui soit disant ne ferait que déchiffrer des phonèmes sans que l'enfant ne comprenne ce qu'il lise. Je verrais là plutôt un but à atteindre. Libre à nous de choisir le chemin pour y parvenir.

 

Mam Triton, Triton et la lecture

J'apprends donc à lire à mon Triton.

Depuis qu'il a 2 ans-  3 ans, je lui fait découvrir le monde de l'écrit, les sons, les lettres, dans le quotidien, en fonction de ses demandes et de ses envies. L'âge avançant, l'approche se fait de plus en plus structurée afin que les bases soient solides. Il est important de dire que j'ai l'avantage d'avoir un enfant amoureux des livres. Le livre est un objet magique, qu'il aime avoir à disposition, qu'il aime s'entendre à lire, dont il aime compulser les pages au gré de ses envies. Et la grande question qu'il pose à son frère en sortant de l'école est :

"est-ce que ton maître t'a lu une histoire ?"

J'apprends à lire à mon Triton, tout comme j'ai appris à lire à son frère qui était très demandeur.

Cela ne me pose aucun souci déontologique (mais vraiment aucun)  parce que :

  • la lecture, c'est la découverte du langage oral sous une autre forme (celle écrite).   La lecture impose que l'enfant maîtrise bien sa langue orale, le plus complètement et totalement possible comme les entendants. Le fait de comprendre déjà le français, dans une complexité qui va croissante (avec des catégories, sous catégories), avec un vocabulaire très riche, une syntaxe construite, tout cela va favoriser positivement son apprentissage de la lecture. Cet apprentissage entre donc entièrement dans l'éducation auditive et verbale de mon enfant.
  • La lecture, ce n'est pas que l'affaire des enseignants. D'ailleurs, pilotés par des pédagogues fumeux, ils ne parviennent pas loin s'en faut, à donner l'accès à la lecture à une majorité d'enfants. La réussite en la matière revient souvent à une famille investie, qui prend en main cet apprentissage et comble ainsi les lacunes de notre système éducatif.
  • L'écrit fait partie de notre quotidien et conditionne certains de nos actes. Il doit être intégré tôt dans la vie de l'enfant. La "précocité" de la curiosité pour les lettres et les mots a un double intérêt : d'abord, c'est jeune que l'enfant intègre le mieux les diverses notions, ensuite, plus on a le temps moins il y a de pression et meilleurs sont les résultats. Après tout, pourquoi serait-ce à seulement 5 ans que l'on prendrait conscience de certains sons ? Pourquoi serait-ce à 6 ans qu'il faudrait savoir lire ?
  • C'est mon métier et c'est donc facile pour moi de le faire. J'ai mon point de vue sur les "méthodes", je connais les écueils possibles et je souhaite surtout que la lecture soit réalisée de façon logique et progressive, sans support gestuel (qui peut néanmoins être utile à quelques uns, attention.... Je parlerais d'ailleurs des gestes Borel dans un prochain article.)

 

 

Alors oui, certes, l'illettrisme touche de trop nombreuses personnes sourdes mais aujourd'hui, nos enfants peuvent apprendre comme leurs camarades. Et commencer tôt, c'est mieux. Cela met toutes les chances de leurs côtés, et c'est ce que nous voulons n'est-ce pas ? Moins de pression, plus de jeux auditifs... Tout le monde y trouve son compte. C'est aussi un moyen de détecter très vite de possibles troubles d'acquission et d'agir dessus avant que l'enfant ne rencontre de réelles difficultés à l'école.

 

Voici quelques lectures d'ouvrages à départ "alphabétique".Attention, pour les petits, il y a tout un travail sur les lettres et les sons qui intervient avant de se plonger dans ce style d'ouvrage. Il ne faudrait pas non plus les en dégoûter. :)

Bien lire et aimer lire (Borel-Maisonny)
Delille
Fransya
Je lis, j'écris
La clé des mots
L'arbre aux sons: Mon gros cahier pour apprendre à lire et à écrire
La journée des tout petits (Boscher)
La planète des alphas
Léo et Léa
Lire pour de vrai
Mico
Sami et Julie
Taoki

Livres de méthode mixte qui sont relativement acceptables :

Daniel et Valérie (méthode mixte très modérée)
Gafi
Ratus
Rémi et Colette (méthode mixte très modérée)

Quant aux autres, vous savez à peu près ce que j'en pense.

 

A lire pour soi :

Lire : la querelle des méthodes .Jean-PierreTerrail, Janine Reichstadt, Geneviève Krick,

Comment et pourquoi j’enseigne le BA-BA de Rachel Boutonnet